L’entreprise: lieu/lien?

L´entreprise de demain : un lieu qui crée du lien

L´individu moderne est en train de muter en personne postmoderne

Une certaine intelligentsia parle beaucoup, surtout par médias interposés, du lien social qu´il faudrait rétablir. Quand on parle avec autant d´insistance d´une chose, c´est très souvent le signe que ce dont on parle n´existe déjà  plus. Cette règle de communication semble une fois de plus se vérifier à  propos du lien social. En effet, tel qu´on l´avait conçu, c’est-à -dire une chaine presque contractuelle entre des individus au libre arbitre assumé et prononcé, le lien social est en train de disparaitre. Cette dissolution de ce lien mécanique entraine la dislocation d´une société et d´une solidarité moderne qui nous assimilaient, toutes origines confondues, presque automatiquement. Ce type de société et de solidarité étaient bien évidemment celles voulues par le contrat social théorisé par Jean Jacques Rousseau. Les lois de la construction sociétale sont en train de radicalement changer sous l´impulsion des mutations anthropologiques qui ont transformées l´individu moderne en personne postmoderne. Évidemment, toutes ces mutations changent radicalement et profondément le climat managérial dans nos entreprises.

lieu lien management postmoderneLe manager de demain réinventera l´art et la manière de créer du lien

Le passage à  l´après modernité peut se définir d´un point de vue sociétal comme le passage d´un lien mécanique, rationnel et prédictible à  un être-ensemble qui met l´accent sur une passion, des affects et des émotions vécu dans un idéal communautaire ou à  travers des affinités électives et sélectives. A l´ère moderne, le propre du lien social était de partager entre individus la même explication et la même réflexion au nom d´une raison émancipatrice et souveraine. L´ère postmoderne qui s´ouvre devant nous est en train de changer l´art et la manière de construire les relations entre individus. Le lien social, basé sur une raison, une explication et une réflexion commune se transforme en un être-ensemble basé sur des affects, des sentiments, des excès, des hystéries, des pulsions. Les exemples de rassemblements et d´affoulements ponctuant notre vie sociale attestent ce nouvel être-ensemble : Techno- parade, rave-party, gay-pride, meeting politique enflammée, spectacles sportifs, communions religieuses, rites, célébrations culturelles ou encore fêtes consommatoires dans les hypermarchés et les multiples soldes ou braderies en sont quelques exemples parmi d´autres. Notons au passage qu´avec cette dissolution du lien social, l´individu moderne raisonnable tendu vers l´avenir s´effrite et c´est une personne postmoderne avec une certaine fureur de vivre ici et maintenant qui émerge. Ce vitalisme est bien entendu, en fonction des individus et des tribus, au service du pire et du meilleur. En tant qu´acheteur de synergie, tous les managers de toutes les entreprises sont quotidiennement confrontés à  cette nouvelle manière que la personne postmoderne a de créer du lien.

L´entreprise moderne proposait un contenu. L´entreprise postmoderne offrira un contenant

En développant un nouvel art de vivre-ensemble, la personne postmoderne entre dans une phase inédite de sa construction identitaire. En effet, même si la raison, l´explication et la réflexion sont toujours présentes, il n´y a en revanche plus de hiérarchisation et de modèles prédéterminés. Ce qui fait autorité à  présent, c´est l´art et la manière de partager avec ses semblables sa raison, son explication ou encore sa réflexion. L´individu moderne était instruit et éduqué par des « pères ». La personne postmoderne est initiée ou contaminée par des frères. Le lien social moderne était plutôt intergénérationnel, institutionnalisé et hiérarchisé. L´être-ensemble postmoderne sera plutôt intra-générationnel, tribal et collégial. Le lien social était basé sur un contenu. L´être-ensemble sera basé sur un contenant dont les modalités d´échanges occupent une place centrale.

Le manager moderne avait une culture du « Je ». Le manager postmoderne aura une culture du « nous ».

Notons que ces modalités d´échange sont à  l´origine de nouvelles formes de solidarité et de générosités économiques et caritatives (économie sociale et solidaire, restos du cœur ou encore progression du bénévolat en sont quelques exemples). Entre ce lien social moderne et cet être-ensemble postmoderne, il y a à  la fois de la continuité et des ruptures. En effet, la personne postmoderne est une personne paradoxale avec ce souci constant de retrouver et ses racines et une nouvelle dynamique. Ce paradoxe est certainement lié à  une double volonté : Celle de faire corps avec sa communauté pour affronter les divers coups du sort de l´existence et celle de jouir ici et maintenant, sans tout miser sur des lendemains incertains, à  travers une dynamique de vie débridée et décomplexée.

L´entreprise moderne reposait sur un modèle. L´entreprise postmoderne reposera sur des échanges.

Avec le passage progressif d´un lien social moderne basé sur des modalités de contenus à  un être-ensemble postmoderne basé sur des modalités d´échanges, le temps des grands modèles, des grandes idées et des grandes figures est passé et ce au moins pour deux raisons :

  • la personne postmoderne est devenue très critique vis-à -vis des idéaux et des idoles de toute sorte. Les flux de communication sont tels aujourd´hui qu´ils nous  poussent à   opérer une révision constante de nos pratiques en faisant, si besoin est, descendre de son piédestal nos idoles et nos grandes causes du jour au lendemain. Le zapping est à  l´ordre du jour. Tout passe, tout lasse, tout casse bien plus rapidement aujourd´hui qu´hier. Les idoles et les grandes causes font toujours rêver mais moins longtemps et moins souvent.
  • La deuxième raison de la chute des grandes idéologies est que les grandes figures et les grandes institutions de l´autorité ont toutes été écornées. L´autorité du père, du prêtre, du professeur, du patron, du manager, de la nation, de l´armée, de l´église, de l´école ou de la famille est plus ou moins en « faillite ». Toutes ces grandes figures ou grandes institutions avaient pour fonction de transmettre de manière hiérarchisée les codes, les valeurs, les règles. Ce n´est plus le cas ou moins le cas. En l´espèce, de la morale des pères, nous sommes passés à  la morale des pairs. Bien évidemment, c´est dans les interstices de cette faillite, plus ou moins importante, de ces différents gardiens de l´autorité institutionnalisée que s´est développé le nomadisme tribal de la personne postmoderne.

Le manager moderne fixait des objectifs. Le manager postmoderne transcendera des intentions

Loin de modèles préétablis par une hiérarchie donnée, la personne postmoderne fonctionne et se construit selon des affinités qu´elle prend plaisir à  confronter, à  valider, à  justifier et à  légitimer avec ses pairs. C´est également avec ses pairs et non avec ses « pères » qu´elle fera état de ce qui la passionne, la révolte, la questionne ou encore l´attire. Ce changement d´interlocuteur est très douloureux pour toutes les lignes managériales dans les entreprises et est train de changer en profondeur la nature d´un lien managérial efficient. Le lien managérial se construit aujourd´hui plus sur des affects que sur des idées. Managérialement, l´intention est donc en train de prendre le pas sur les objectifs. La raison en est simple : l´objectif est une idée assez froide et métallique parfois même un peu arrogante. A l´inverse, l´idée d´intention incarne la sensibilité et l´humilité et résonne donc mieux avec l´air du temps.

L´entreprise moderne avait une histoire. L´entreprise postmoderne aura un destin

Le lien managérial, comme d´ailleurs le lien social ou politique, ne se joue plus sur le devoir être, il se construit sur le vivre-ensemble. D´où la subordination de l´objectif par l´intention. Il y a un retour au réel avec paradoxalement un besoin d´imaginaire ! Le pacte doit remplacer le contrat si nous souhaitons ré-enchanter la relation manager-managé. Le pacte c´est un lien symbolisé par un espace dans lequel on est ensemble avec densité et intensité alors que le contrat est un lien rationnel souvent symbolisé par un temps. Le manager de demain doit devenir une force d´interposition entre le temps et l´espace. Autrement dit, pour continuer de faire des choses extraordinaires avec des gens ordinaires, le manager de demain deviendra une force d´interposition entre un contrat imposé par l´entreprise et un pacte voulu par le collaborateur. Le manager postmoderne est aussi celui qui synchronisera ce besoin à  la fois d´enracinement et de dynamique symbolisé par le pacte. A l´ère moderne, les liens étaient scellés par l´enracinement et l´histoire. C´était le temps ou la vie des entreprises était bien plus longue que la vie de ses salariés. A l´ère postmoderne qui s´ouvre devant nous, la vie des salariés sera bien plus longue que la vie des entreprises dans lesquelles ils travailleront. Les liens managers-managés seront donc scellés par le destin. Concomitamment, l´essentiel ne sera donc plus le contenu rationnel mais plutôt le contenant émotionnel. Les humeurs remplaceront donc les arguments. Seuls les managers qui s´adapteront à  ce changement radical du lien managérial survivront en sachant passer avec leurs équipes d´un lien contractuel à  un lien tribal !


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