L’incubateur: Episode 2

Episode 2

De l’unité à l’unicité : le management de nos vies change de finalité

Dans la société, comme dans les entreprises, le polythéisme des valeurs est de plus en plus patent. A l’unité d’hier se substitue en tout et partout l’unicité. Dit autrement, les blocs homogènes se lézardent et font place à une mosaïque. Aujourd’hui, on se regroupe (et donc le paysage se découpe) par culture, par éthique, par conviction, par intention. Ces regroupements forment des « tribus », des « communautés », des « bandes » qui répondent à un besoin irrépressible de se faire confiance, c’est-à-dire, de croire en quelque chose de commun. Si le slogan de l’unité des grands blocs était « tous pareils », le slogan de l’unicité des tribus sera « unique ensemble ». Cette mutation explique la fragmentation en cours des systèmes politiques, économiques et même philosophiques. A l’évidence, la marque de notre époque est un retour vers quelque chose de plus disloqué et donc de moins uniforme. Trop longtemps, les fondements (de quelque uns ?) ont dicté les conduites (forcées ?) de tous les autres. Ce qui est en train d’incuber souterrainement dans notre société est, au fond, très naturel et pourrait se résumer ainsi : A chacun ses fondements et à chacun ses changements ! C’est ce polythéisme désinhibé des valeurs qui fend l’unité (de façade ?) et fait émerger une unicité plus naturelle mais aussi plus radicale.

De la vérité à la vitalité : le management de nos vies change de méthodologie

Bien évidemment, la fragmentation en cours des systèmes ne plait pas à tout le monde. La rectitude des plus conservateurs est une posture encore assez fréquente. Avec un peu d’expérience et d’observation, on peut d’ailleurs noter un rapprochement entre le ton guerrier, l’aspect combatif et les rappels à l’ordre (comprendre « pas une tête ne doit dépasser ») de la « doxa » managériale. Cette posture est, au fond, une réponse à l’angoisse de la transformation actuelle et cache, en creux, la superficialité des concepts anciens quand elle est mise à l’épreuve des mutations. Nous rentrons dans une époque où il est parfois plus utile de se contenter de présenter les choses telles qu’elles sont plutôt que de tenter de les expliquer telles que l’on voudrait qu’elles soient ! N’en déplaise à certains, l’heure est au « bricolage » et aux ajustements pour essayer de sortir des dogmes et des « grandes stratégies » qui ont désenchanté le monde. Actualiser au fur et mesure une pratique sans cesse en devenir parait, dans un monde turbulent et effervescent, une méthodologie bien plus sage que de projeter une vérité immuable. Il y a dans ce changement de logiciel, toute la différence entre la planification (projection idéalisée de ce qui est mécaniquement prévisible) et la synchronisation (ajustements permanents à la réalité des potentialités et des opportunités). Pour le dire autrement, la planification portait ses efforts sur le conceptuel et son déroulement dans le temps alors que la synchronisation porte ses efforts sur le substantiel et son ajustement en fonction des situations et des circonstances. Dans un monde devenu plus complexe donc plus imprévisible, tout se passe comme si la vitalité du processus semblait prendre le pas sur la vérité du système.

De la dominance à la reliance : le management de nos vies change d’intention

Se synchroniser c’est avoir l’humilité de s’ajuster à l’« humus » du moment pour aller à la fois plus profond dans l’analyse des racines et plus haut dans les perspectives possibles. Cet enracinement dynamique est l’effort à réaliser pour garder les pieds sur terre et la tête dans les étoiles et cet effort passe par une mutation des savoir-faire. Hier, comprendre c’était maitriser pour contrôler. Demain comprendre, ce sera faire vibrer pour inspirer. Cette nouvelle compréhension des choses mettra en œuvre toute une batterie de langages différents et complémentaires pour traduire du mieux possible toute la complexité et la profondeur du vécu. Ce changement profond de méthodologie est au service d’un changement profond d’intention pouvant s’illustrer ainsi : Aujourd’hui mieux vaut relier que dominer ! Il y a derrière cette intention tout le passage de la verticalité à l’horizontalité de la société. La contestation de plus en plus fréquente de toute hiérarchie et l’émergence des réseaux ne sont que des symptômes de ce rejet de la dominance et de ce besoin de reliance.

Management de notre époque : Le renouvellement du vocabulaire permet le renouvellement des comportements

Depuis que la société existe, elle est soumise à deux forces : la forces des hommes et la force des choses ! Quand l’une est en opposition avec l’autre rien ne s’accomplit. Et c’est précisément cette opposition que révèle et que dévoile cette époque postmoderne qui nait sous nos yeux et qui, faute de traducteurs encore suffisamment éclairés, crée souvent un fossé entre ce qui est dit et ce qui est vécu avec à la clé déstabilisation, démotivation voir saturation des forces vives. « Mal nommer les choses ajoute au malheur du monde » disait Albert Camus. Effectivement, la nomination est un moment important de l’élaboration et de la signification d’une nouvelle époque. En ce sens, savoir traduire et déchiffrer une nouvelle époque permet un accroissement et un approfondissement du vivre ensemble toujours très précieux dans la société comme dans les entreprises. Socialement, la panne survient quand les mots reçus ne sont plus en congruence avec les choses vécues. C’est quand les élites ne trouvent plus les mots pour dire ce que les masses vivent que la confiance dans l’institution, l’organisation ou simplement dans la relation s’effrite puis se rompt. Il y a un rapport souvent très direct entre l’art de qualifier et l’art de manager tant il est vrai qu’un mot ou qu’un groupe de mots peut s’user et dès lors perdre toute pertinence et tout impact. C’est le renouvellement du vocabulaire qui génère le renouvellement des comportements et c’est sur le renouvellement des comportements que repose la réussite des transitions, des changements voire des chambardements voulus ou imposés par le nouveau paradigme socio-économique émergeant.

Les mots de passe de la prochaine époque sont encore à inventer !

Face à ce lien souterrain entre vocabulaire et comportement, les « moulins à prière » que représentent certains concepts usés jusqu’à la corde et auxquels on ne prête plus attention, illustrent la stérilité d’un management décalé et déphasé. Penser « out of the box » c’est parfois être en lutte contre sa propre langue ! Sortir de la bienpensante exige d’abord et avant tout un énorme combat sémantique, pas simplement avec les autres, mais d’abord avec soi-même. Au fond, la culture ou le positionnement d’une société, d’une entreprise ou d’une marque n’est qu’une interaction autour de quelques mots de passe rentrant en écho avec les facteurs clés de succès de l’époque ! Apple a « esthétisé » la technique, BlaBla Car a mutualisé la très privative voiture et bientôt des plateformes communautaires d’emploi relieront les compétences en HtoH (c’est-à-dire de vous à moi, directement et sans intermédiaire). Et vous quelle passerelle allez-vous créer en reliant ce qui est déjà là, mais encore épars ?

Rdv le mois prochain pour un nouvel épisode de l’incubateur

Episode 1